
par La Rédaction du DL | le 09/09/08 à 08h01

Non-lieu. «Le terme même est scandaleux, synonyme de :
cela ne s'est pas produit» soupire André Sacchettini, le père. Écoeuré pour son
fils. Effacé, le cauchemar. Patients, dormez tranquilles. Pourtant,
régulièrement, la gêne de la cicatrice de l'opération chirurgicale en urgence,
la présence de ce petit trou sur sa peau, dans le prolongement d'une
perforation par arme blanche de son coeur et de son poumon, rappellent à Romain
Sacchettini, 23 ans, que "vérité judiciaire" ne colle pas toujours à
la cruelle réalité. Que l'horreur vécue ce début d'année 2006 n'était pas un
film.
Retour à l'époque, aux premiers jours de janvier. Romain, 20 ans, est admis en
orthopédie, à l'hôpital de Chambéry, après un accident de ski au Margeriaz. Ils
sont deux dans la chambre. Quelques paroles de politesse sont échangées entre
le garçon et son voisin de 33 ans. Une conversation de convenance. Tout est
normal... Mais soudain, dans la nuit, Romain est réveillé par le coup de
couteau dans le coeur que lui assène son voisin délirant.
La sonnette ne
marche pas. Sang-froid, discussion avec l'agresseur, appel téléphonique avec le
portable au moment opportun, Romain doit la vie à sa seule maîtrise de la
situation. Suivront les interventions, les complications, le retour à la vie
étudiante. Plus jamais insouciante. Avec l'incertitude perpétuelle de
l'apparition de séquelles, plus tard.
Son compagnon de chambrée était un malade mental. Un schizophrène identifié
comme tel, aux antécédents psychiatriques connus lors de son accueil à
l'hôpital pour des fractures au pied. Il avait tenté de se défenestrer, ce
jour-là, après avoir tout cassé chez lui et il s'était blessé dans ces actes de
violence. À son arrivée aux urgences, il n'avait pas caché non plus qu'il
refusait de prendre son traitement depuis deux mois. Il n'avait pourtant pas
été évalué dangereux... Même pas au point d'être placé en chambre seul, en
orthopédie, par mesure de précaution.
À ce sujet, noir sur blanc, il est d'ailleurs écrit au dossier, à la conclusion
des investigations : «la mise en chambre individuelle n'aurait rien changé non
plus, puisque les portes des chambres ne sont pas fermées à clef»... A la
lecture, Romain apprécie l'humour de cette implacable logique en... contenant
sa rage profonde. «Cynisme» dit-il. «Si ça, ce n'est pas remuer le couteau dans
la plaie...» Car, dans son sac, le schizophrène à la "dangerosité
imprévisible" recelait au moins deux couteaux - un confisqué par
l'infirmière en cours de soirée, l'autre découvert après l'agression - et
peut-être de la drogue...
L'événement est d'une gravité extrême. Ce n'est pas un
"fait divers" ordinaire mais un fait de société exceptionnellement
effrayant pour tout un chacun. Dont la suite ne rassure pas. Romain et ses
parents ont très vite déposé une plainte avec constitution de partie civile car
l'autorité judiciaire n'a pas vu là, spontanément, de motif de poursuites.
L'agresseur a été déclaré "irresponsable" au moment de son acte.
«C'est un pauvre type» comprennent, par la force du raisonnement, le père et le
fils. Et aucune faute pénale n'a été détectée dans le fonctionnement
hospitalier de ce soir-là. Même si, au sens commun des choses, un tel
enchaînement désastreux paraît impensable. En état de vulnérabilité à son
entrée à l'hôpital, aucun citoyen ne peut imaginer pouvoir être poignardé là dans
son sommeil. La direction d'alors de l'établissement avait toutefois averti par
courrier. «Après enquête auprès du service concerné, je suis en mesure de vous
informer que la responsabilité de mon établissement n'est pas engagée à votre
égard». En conséquence, pas la moindre excuse, même verbale, n'a suivi.
L'histoire
a balayé brutalement toutes les illusions sur le genre humain d'un jeune homme
de 20 ans. «C'est sûr, c'est difficile maintenant d'obtenir ma confiance...»
Des comportement catégoriels, institutionnels l'ont déçu. Des symboles sociaux
ont été bafoués à ses yeux. À aucun moment, par exemple, la famille Sacchettini
n'a été reçue par un représentant de la justice.
Des petites phrases, des propos écrits les
ont blessés ou laissés sans voix. Comme ce paragraphe dont l'anonymat de
l'auteur sera préservé par compassion : «si la sonnette n'a pas fonctionné,
c'est que monsieur Sacchettini a tiré trop fort sur le cordon, entraînant par
là-même le débranchement complet de la fiche.»
«(...) L'utilisation d'une sonnette doit être
en effet conforme à sa destination, soit être tirée normalement. Par ailleurs,
l'utilisation du dispositif d'alarme a eu lieu après que le coup de couteau ait
été porté, faisant que son état hors de fonctionnement n'a pas eu de
conséquence (...)». Cela ne peut pas s'inventer. Poignardés moribonds, patients
en détresse, un peu de respect pour le matériel, voyons...
«Ce n'était pas un
forcené entré à l'insu de tout le monde dans le bâtiment. Ce qui m'est arrivé
n'est pas le fruit du hasard. Ce n'est pas un malheureux concours de
circonstance» refuse Romain, à ce stade. Deux avocats se sont épuisés à
soutenir sa cause. Après Me Daniel Cataldi, Me Alain Jakubowicz est ressorti
furieux de la confirmation du non-lieu par la chambre de l'instruction. Romain
n'a pas eu le courage d'aller en cassation et de devoir, le cas échéant, tout
reprendre à zéro. Pas de suite, pas d'indemnisation, pas d'aboutissement encore
sur la voie de la procédure administrative où Soeur Anne contemple encore
l'horizon...
Romain a eu besoin
de changer d'air et de mettre de la distance entre Chambéry et lui. Il passe
discrètement ici, de temps en temps, comme cette fin d'été. Il poursuit ses
études d'informatique à Edimbourg en Écosse. Son père aussi a accepté une
expatriation à Washington depuis un an. Pour faire face et, lui aussi, prendre
du recul. Sur chacun, dans cette famille de trois enfants, l'affaire de Romain a
provoqué un séisme imaginable...
Pour le monde extérieur, en revanche, l'épilogue était moins prévisible. C'est,
un peu, comme si ce n'était jamais arrivé...
Frédéric
CHIOLA
Paru dans l'édition 73A du 09/09/2008 (61574)